À la suite des mouvements lycéens des dernières semaines dont l’une des revendications est « avoir des profs remplacés en cas d’absence » le ministre a annoncé déployer 3000 profs remplaçants. Génial vous direz vous. Nous avons un « stock stratégique » de profs en plus d’en avoir un de pétrole. Que demander de plus ?
Mais ces profs, qui sont-ils et surtout pourquoi ces feignasses, non contents d’avoir 16 semaines de vacances, sont-ils planqués à ne rien faire ? Il serait temps de les sortir de leur placard ou bien même de leur canapé où ils se prélassent depuis 6 semaines. On pourrait enfin les payer à faire quelque chose, pour changer.
Eh bien, ces 3000 profs remplaçants on les appelle TZR dans le milieu. Ce sont des profs, Titulaires sur Zone de Remplacement. Ils ont passé un concours, qu’ils ont obtenu, et qui les désigne comme « Aptes au Professorat de l’Enseignement Secondaire » dans une discipline précise. La mienne, c’est SVT. Pas maths, pas français, pas EPS, pas éco-gestion. SVT et rien d’autre. Demanderiez-vous à un plombier de faire de la menuiserie ? Moi non.
Après une année de stage, devant élèves, les lauréates du CAPES sont mutés. On leur demande de dresser une liste des académies où ils voudraient travailler. Souvent, ils n’ont pas leur premier vœu, la localisation la plus proche de leur famille, mais sont envoyés dans les académies à besoin (Créteil, Versailles). Ils déménagent car ils sont fonctionnaires, ils doivent faire fonctionner le service public d’éducation. Ils n’ont pas un poste fixe car il n’y en a pas de disponibles, ils sont TZR.
La suite ? On les affectent sur les établissements où il reste quelques heures à pourvoir à l’année. Parfois un temps plein, parfois non. Parfois sur un établissement, parfois sur deux ou trois. Dans une zone de l’académie qui leur a été attribuée. Cette zone, plus ou moins grande, est entourée d’autres zones dites limitrophes où les TZR peuvent être envoyés, agrandissant leur rayon d’action et qui font parfois 1h de route pour se rendre sur leur lieu d’affectation. Cette affectation a lieu entre le 15 juillet et le 31 août. Parfois à la veille de la rentrée, les TZR ne savent pas où ils vont aller travailler le lendemain, si ils vont être devant des élèves ou non.
Parce que oui, il est nécessaire d’avoir un vivier de professeurs prêts à aller remplacer les collègues malades, tous les TZR n’ont pas d’affectation à l’année. Ils ont un établissement de rattachement où ils se rendent le jour de la pré-rentrée puis tous les jours jusqu’à être appelés pour un remplacement. Certains vous diront qu’ils restent chez eux, c’est peut-être vrai, mais c’est une minorité.
Dans leur établissement de rattachement, les TZR s’y rendent parfois ,voire souvent, sans aucun but. On leur fait parfois un emploi du temps avec des tâches pédagogiques, quand ils ont de la chance. Quand on ne sait pas quoi leur faire faire, ils se retrouvent à accepter tout et n’importe quoi. Parmi les choses acceptables : rester au fond de la salle d’un collègue pour faire de la « co intervention », dédoubler des classes, faire du soutien. Parmi les moins acceptables : aller recouvrir des livres au CDI, tenir le foyer, faire des tâches administratives. Cela fait perdre le goût et le sens du métier, cela provoque des « bore out », cela fait s’effacer, se sentir inutile. Imaginez qu’on vous demande d’aller chaque jour sur votre lieu de travail mais que vous n’ayez rien à faire de vos journées. Plusieurs jours par semaine. Plusieurs semaines dans l’année. Parfois plusieurs années de suite.
Pendant 2 ans j’ai été sans affectation. Je n’ai pas vu beaucoup d’élèves, je n’ai eu que quelques remplacements. J’ai fait du soutien 2h par semaines pendant des mois. J’ai surtout passé énormément de temps sur mon téléphone à attendre que le temps passe parce que mes collègues n’avaient pas besoin que je sois avec eux dans leurs salles. Et pendant ce temps j’ai entendu mille fois « pourtant on manque de profs ». Je suis prof d’SVT dans une académie, dans une zone « précise ». Pas prof de maths dans l’académie voisine ni dans une zone très éloignée de la mienne. Et cela comme les 3000 TZR dont vous parle le ministre.
Derrière les 3000 TZR « qui vont être déployés » se trouvent donc certainement des professionnelles qui ne correspondent pas géographiquement ou spécifiquement (par leur matière de concours) aux attentes des établissements alentour. Comme moi, les TZR sortis du chapeau attendent et aimeraient travailler, se sentir utiles, exercer ce pourquoi ils ont passé un concours. Au lieu de ça, ils vont être envoyés dans des établissements ou il y a besoin de profs. Certes. Mais pas de profs de leur discipline. Ils vont être instrumentalisés par le gouvernement pour faire croire qu’il répond à la colère lycéenne.
Cela ne résoudra rien. Les élèves ne demandent pas à avoir des heures de permanence surveillées en plus qu’on appellera « soutien » pour donner un air pédagogique. Ils demandent des profs spécialisés dans les matières où ils n’en ont pas, des profs qui puissent leur donner les cours nécessaires à la réussite de leur bac. Des profs professionnels, ayant le concours ou une vraie garantie de leur compétence s’ils sont contractuels. Pas des profs au rabais, sans connaissances de la matière à enseigner.
Cette annonce ne fait qu’accentuer le prof bashing et fait passer les élèves révoltés pour des idiots. Voilà la vérité derrière les 3000 profs TZR qui vont être déployés. Ce ne sont pas des planqués, juste des profs qui ne correspondent pas aux demandes des établissements.
Lannois Joane
TZR de SVT
11 octobre 2026
